Photos: A Swiss With A Pulse
Nous étions en mai et l’hiver avait été rigoureux dans les Alpes. Il avait beaucoup neigé et le froid avait persisté jusque tard dans la saison. Nos marques de bronzage avaient de la peine à s’imposer mais les fins connaisseurs parmi les cyclistes étaient en même temps au summum de l’excitation: les hauteurs de neige au-dessus de 1800 mètres atteignaient des niveaux records et les images seraient spectaculaires à l’ouverture des grands cols alpins.
Pourquoi? Parce que les adeptes de la petite reine vouent un culte fervent aux murs de neige. Un cycliste qui chemine entre deux parois d’or blanc? Un vélo appuyé sur un talus neigeux? C’est le succès assuré sur les réseaux sociaux, la promesse d’un reel viral, la source de récits épiques à raconter aux potes pendant de longues années. Un mur de neige de plus de deux mètres provoque des émotions très puissantes chez des adultes vêtus de lycra.
Je fais partie des fidèles de ce culte. Mon ami Adrian aussi, mais à un niveau encore supérieur. Depuis plusieurs semaines, il m’envoyait des messages enthousiastes depuis chez lui, en Tarentaise. “Cette année va être exceptionnelle.” “Le Petit Saint-Bernard, c’est LE col pour voir les plus hauts murs de neige.” “Tu n’en croiras pas tes yeux.”
Je lui faisais confiance. Adrian connaît sa région comme sa poche et nous sommes tous les deux passionnés de vélo et de montagne. C’est d’ailleurs son métier: il organise des séjours cyclistes avec Alpcycles. J’avais tout de même un peu de peine à comprendre son excitation. Des murs de neige, j’en avais déjà vu.
Pendant quelques semaines, l’incertitude règne. Les informations sur l’ouverture du col sont difficiles à obtenir et la météo ne veut toujours pas s’améliorer. Le froid persiste encore et la neige, au lieu de fondre, continue de tomber sur les sommets.
Direction la Tarentaise
Vers la fin du mois, nous avons finalement la confirmation que la route est dégagée et une courte fenêtre météo favorable se dessine. Toujours un peu incrédule, je rejoins Adrian chez lui à Bozel et le lendemain, nous retrouvons Kelli à Aime. Il est britannique et elle est australienne mais ce sont des locaux: ils habitent la région depuis de nombreuses années et en connaissent les routes comme leur poche.
Le choix du lieu de départ en est la preuve: nous commençons notre sortie par une quinzaine de kilomètres sur une belle piste cyclable en faux-plat montant. Un échauffement idéal à l’écart de la circulation qui règne dans la Tarentaise. Rouler côte à côte, discuter et saluer d’autres cyclistes, c’est quand même plus sympa que de se suivre en file indienne au milieu des camions.

Cette piste cyclable nous mène aux portes de Bourg-Saint-Maurice. C’est de là que débute l’ascension du Petit Saint-Bernard, sur une route en pente inhabituellement douce: 4 à 5 %. “C’est comme cela jusqu’au sommet”, m’annonce Adrian.
Hannibal, les éléphants… et la route rose
Est-ce en raison de cette topographie particulière que ce col a une si longue histoire? Selon certains auteurs, c’est par là qu’Hannibal a traversé les Alpes avec ses éléphants en 218 avant Jésus-Christ. Cette hypothèse est loin d’être confirmée. Il est assez amusant d’imaginer Hannibal et ses éléphants progresser dans ces paysages. Mais contrairement à nous, l’idée de devoir affronter des murs de neige devait les terrifier.
Alors que je commence à apprécier ce col atypique en faux-plat, changement de décor: Adrian nous fait quitter un moment la route principale pour prendre la direction de Montvalezan, sur une pente bien plus raide. Pourquoi? Il veut nous emmener sur une célèbre portion d’asphalte peinte en rose, couleur symbole de La Rosière et vestige du passage du Tour de France en 2018. On y arrive, je prends quelques photos avec un panorama splendide en arrière-plan. Mais bon, c’est une route rose. Moi, je suis venu pour le blanc. Où sont-ils, ces murs de neige? Est-ce qu’ils existent ou sont-ils aussi imaginaires que des éléphants… roses?

Un autre monde
Plus loin, nous arrivons à une bifurcation. Tout droit: Val d’Isère et l’Iseran, encore fermé. Nous prenons à gauche, en direction du Petit Saint-Bernard. Nous rejoignons ensuite La Rosière à 1850 mètres d’altitude. Nous sommes hors saison et la station est étrangement déserte. Puis, juste après le village, la route fait un virage à 90°, un petit vent frais se lève et nous nous trouvons soudain dans un autre monde.
Devant nous, une vallée qui mène au sommet, à huit kilomètres de là. On distingue déjà au loin l’imposante statue de Saint-Bernard de Menthon, qui a donné son nom au col, ainsi que l’hospice construit au 12ème siècle pour protéger les voyageurs. Mais surtout, la neige fait son apparition sur les bas-côtés. Enfin!

D’abord éparse, elle s’accumule sur les talus à mesure que l’on progresse et les premiers murs font leur apparition dans les secteurs ombragés. Rien d’exceptionnel pour l’instant. Adrian semble pourtant de plus en plus excité. “Attends un peu, ce n’est rien encore.” Je commence à croire qu’il avait raison. Il reste encore plusieurs kilomètres jusqu’au col et l’excitation monte en même temps que la hauteur des blanches parois.
Comme un gamin
Toutes deux atteignent leur paroxysme à environ deux kilomètres du sommet. Au détour d’un virage, la hauteur de neige qui surplombe la route atteint soudain plusieurs mètres. OK. Cette fois, je comprends.
Je descends de mon vélo et escalade tant bien que mal le mur de neige. À ce moment-là, j’aurais bien besoin d’un des éléphants d’Hannibal. Mais je dois me contenter de mes semelles en carbone qui glissent sur la neige. Je m’enfonce jusqu’aux genoux et je m’en fiche complètement. Comme un gamin… De là-haut, je prends une quantité absurde de photos de Kelli et Adrian qui roulent en contrebas entre les parois blanches. Mes pieds sont trempés et congelés. Bref, je jubile.

Je réalise aussi pourquoi les cyclistes sont fascinés. Ce n’est pas seulement une histoire d’images spectaculaires ou de publications sur Instagram. Il y a quelque chose d’étrange dans ces routes encore à moitié hivernales, dans ce mélange de neige, de soleil et de cuissards courts. La neige marque normalement la limite: l’endroit où le cycliste doit faire demi-tour. Mais pendant une courte période, la route redevient accessible sans avoir encore retrouvé son visage estival et ses touristes.
Comme photographe, je vois aussi que la neige efface la complexité du paysage. Elle ne laisse plus grand-chose: un ruban gris, des cyclistes minuscules entre les murs blancs et le ciel. Plus besoin de jouer avec les rochers aux teintes multiples et l’herbe des pâturages pour composer une image.

Nous reprenons finalement la route et savourons la tranquillité des lieux. Seuls les sifflements des marmottes et les salutations des autres cyclistes viennent troubler le silence. Pour les animaux comme pour les humains, l’hibernation est terminée… Peu avant le sommet, nous passons à côté de la statue de Saint-Bernard et de l’hospice.

Privé de cappuccino
Puis apparaît un dernier mur de neige: celui qui nous sépare de l’Italie. Le col lui-même n’est en effet pas encore ouvert. Avantage: l’absence quasi totale de circulation, que nous apprécions à sa juste valeur. Inconvénient: pas de cappuccino chez nos voisins transalpins.

Mes pieds sont déjà mouillés, donc je grimpe une dernière fois dans la neige pour jeter un coup d’œil de l’autre côté de la frontière. J’y rencontre un cycliste italien tout aussi curieux que moi et nous échangeons un “ciao” amusé.
Nous nous installons sur la terrasse fermée d’un restaurant au sommet. Adrian me regarde avec un sourire. “Alors?” OK, tu avais raison. Les murs de neige du Petit Saint-Bernard, c’est quelque chose.

Retour vers le printemps
Il ne nous reste plus qu’à redescendre tranquillement vers la vallée et le printemps. Dans peu de temps, la neige aura fondu, les motos et les camping-cars seront de retour et le Petit Saint-Bernard aura retrouvé son visage estival. La saison des murs de neige, sera terminée. Pour Adrian, le moment sera venu d’emmener des passionnés sur les pentes vertes des cols alpins.
Alain Rumpf
Cycliste passionné depuis plus de 35 ans, Alain Rumpf est bien connu sur les réseaux sociaux grâce à son compte « A Swiss with a Pulse » qui compte plus de 13’000 followers.
Dans une précédente vie, il a été coureur cycliste Elite et a travaillé 20 ans pour l’Union Cycliste Internationale. En 2014, il décide de quitter le confort d’un bureau pour devenir guide, photographe, rédacteur et consultant. Il collabore avec Suisse Tourisme, Haute Route, Scott, Apidura, Alpes Vaudoises, komoot, Vélo Magazine, le Tour des Stations et bien d’autres. Il dirige le site Switchback, un guide du vélo de route et du gravel dans les Alpes et au-delà. Découvrez tous ses articles sur cycliste.ch.





