A vous le relais : La Three Peaks Bike Race de Robin

Photo de Michael Wacker
Photo de Michael Wacker

Relier Vienne à Barcelone en passant par le Stelvio (2,757 m), le Colle delle Finestre (2,178 m) et l’Arcalis Ordino (2,229 m). Tel est le challenge lancé aux participants de la Three Peaks Bike Race. Un challenge brillamment relevé par Robin Gauderon, un lausannois de 29 ans, en 6 jours, 18 heures et 16 minutes.

Crée par deux vétérans de l’ultra-cyclisme, la Three Peaks Bike Race est une course qui se veut comme une porte d’entrée dans le monde toujours plus grand des courses d’ultra-distance non assistées. Le parcours n’est pas imposé, seul l’est le passage sur les trois cols énumérés ci-dessus. Néanmoins, il est difficile de ne pas dépasser les 2000 km et c’est ainsi 2100 km et 21’500 mD+ que Robin a parcouru en moins d’une semaine, de manière totalement autonome.

Tout d’abord, toutes nos félicitations pour cet exploit, qui était, nous semble-t-il, le premier événement de cette envergure auquel tu participais, certes ?

Merci ! Tout à fait, c’était le premier du genre. J’ai découvert la « longue » distance en septembre 2017 lors du Brevet du Couraillon, une randonnée en Suisse Romande de 300km avec plusieurs check-points. Le départ était à 8h30 et, n’ayant jamais fait une telle distance, j’avais prévu de dormir en route et avais pris mon sac de couchage. Ça a été une vraie surprise quand j’ai finalement bouclé les 300km avant minuit le jour même. C’est à ce moment que je me suis dit qu’on pouvait parcourir de belles distances à la seule force de nos jambes.

Pour 2018, je me suis donc inscrit à un Brevet de 600km, le Swiss Cheese and Mountain Madness, passant par le Nufenen, Furka, Grimsel, Mollendruz et Marchairuz qui a vraiment été le highlight de l’année et qui, encore une fois s’est super bien passé ! Ce qui m’a motivé à m’inscrire à la Three Peaks Bike Race pour 2019…

Tu avais déjà participé à la Wysam 333 où tu avais pris la 2e place. Qu’est-ce qui t’attire dans ce genre d’effort aussi long ?

Ce que j’adore avec le vélo, c’est cette sensation que l’on a de parcourir le monde, même à petite échelle. Je trouve extraordinaire de pouvoir se déplacer et « voyager » à la seule force de nos jambes. Relier un point A à un point B à vélo t’amène plein d’émotions et sensations que tu n’as pas autrement, à part en marchant ou courant, mais le rapport effort/distance parcourue est incroyable à vélo.


Dans ces longues distances, c’est donc avant tout ce « voyage » qui m’intéresse. Ensuite, bien entendu, vient aussi la performance. Tu es face à toi-même et tu passes par plein d’émotions dans ces longues distances. Un moment, tu peux être euphorique et te prendre pour le roi du monde puis une heure après te retrouver au fond et juste avoir envie de balancer ton vélo. C’est ces hauts et bas qui rendent l’aventure intéressante et leur gestion qui permet d’aller loin.

En dehors de l’effort en soi, ce qui m’intéresse dans cette course, c’est l’autonomie totale. C’est-à-dire que le drafting et l’aide extérieure ne sont pas autorisés et qu’on ne peut pas utiliser de ressources auxquelles les autres concurrents n’ont pas accès. Ça rajoute une vraie dimension d’aventure et d’imprévus. En plus de ça, il faut préparer son itinéraire entre les check-points, c’est vite un casse-tête et c’est du boulot mais j’ai toujours adoré faire des itinéraires donc ça a vraiment été un plaisir.

Comment t’es-tu préparé à pédaler plus de dix heures par jour, pendant presque une semaine ? Suis-tu un programme spécifique ou es-tu plutôt du genre à suivre tes envies et tes jambes ?

Je n’ai pas de programme spécifique, en revanche, j’ai quand même quelques notions et tente de m’informer sur ce qui est à faire à quel moment de la saison. Mon programme se résumait donc à une vue générale de la saison avec quelques échéances comme les girons en mars, c’était la première fois et j’en ai fait deux, puis un brevet de 300km en avril, un de 600km en mai et pour finir la Wysam333 fin juin.

Mon approche est avant tout par le plaisir de rouler et de suivre mes envies comme tu dis, tout en gardant en tête certaines bases de l’entrainement. Notamment, le foncier en début de saison puis quelques exercices spécifiques dans un deuxième temps et bien sûr quelques longues sorties. Je n’ai pas de capteur de puissance donc je roule beaucoup aux sensations.

Ensuite, il y a la préparation du matériel, savoir ce qui te convient ou non, puis comment va réagir ton corps. Pour ça, il n’y a pas de miracles, il faut faire quelques longues sorties et idéalement sur plusieurs jours. Ça va aussi dépendre de la stratégie que tu choisis, dormir à l’hôtel ou bivouaquer dehors. Je n’ai pas pu en faire autant que je voulais, je n’ai pu tester mon set up de bivouac qu’une seule fois et j’avais été moyennement convaincu. En plus de ça, les deux semaines précédant la course je n’ai pu rouler que 70km environ.

Je suis parti à Vienne avec env. 7200km pour plus de 100’000m de dénivelé positif dans le jambes depuis le 1er janvier 2019.

Où et combien de temps dormais-tu par jour pendant ce périple ?

J’avais en tête d’avoir le choix entre hôtel et bivouac selon les conditions et l’envie. J’ai donc pris de quoi bivouaquer : un bivvy bag (500g), un liner en soie (110g) et un matelas gonflable (450g). Selon la température, j’avais la possibilité de rajouter des couches (leg/arm warmers et gilet en duvet). Je n’ai finalement bivouaqué que deux nuits.

Le départ de la course était à 16h et j’avais prévu de dormir un peu vers 2h du matin mais avec l’excitation du départ, je n’ai pas réussi à fermer l’œil donc je suis vite reparti. J’ai parcouru 560km en 27h30 avant de m’arrêter dans un hôtel. J’avais passé 5 heures sous une pluie torrentielle le matin même et il fallait que je sèche mes affaires (ma sacoche avant vendue comme « waterproof » ne l’était finalement pas tant que ça…). J’ai pris le temps de manger une pizza et boire une bière avant de dormir 6h. Deuxième nuit, 4h30 à l’extérieur au nord de l’Italie, dans la chaleur caniculaire de la plaine, avec de nombreux moustiques. Troisième nuit à Turin, arrêt de 18h à cause de mes tendons d’Achille qui m’ont stoppé net. Quatrième nuit, 4h30 dans un camping en Provence. Journée caniculaire, j’avais vraiment envie de prendre une douche et laver mes affaires. Cinquième nuit, 4h30 dans un hôtel à Carcassone puis sixième nuit, 1h30 à l’extérieur, au nord de Barcelone.

Question alimentation, comment remplaçais-tu toutes les calories et minéraux dépensés ?

Ce qui est génial, c’est que tu peux absolument tout manger à toute heure. Mon alimentation dépendait beaucoup des stations-services et supermarchés, puis quelques fois de restaurants. Tout y passe, sandwichs, glaces, lait, müesli, yaourt, pizzas (à commander par 2, une sur place et l’autre emballée dans de l’alu dans la sacoche), chips, saucissons, barres, pâtes et beaucoup de noix de cajou, salées et sucrées. Ça paraît pas très optimal comme ça mais je mangeais ce dont j’avais envie sur le moment car je sais que je peux vite être écœuré et qu’il faut remplacer toutes ces calories dépensées. J’ai finalement perdu un peu plus de 2kg que j’ai très vite repris ensuite dans le sud de la France.

Pour ce qui est des sels minéraux, j’avais des pastilles d’électrolytes au goût « neutre » à mélanger avec d’autres boissons mais je me suis rendu compte que je préférais l’eau en roulant donc je n’en ai pas beaucoup utilisées. Lorsque je m’arrêtais, je buvais souvent un Coca et/ou une boisson type milkshake et pas mal d’eau de coco. Avec la canicule lors de la traversée du sud de la France, j’ai bu plus de 8L de liquide dans la journée.

Photo de Philipp Hympendahl

On imagine bien que les moments difficiles ont été nombreux. A quoi pensais-tu quand l’envie d’abandonner te prenait ? A moins que cela ne fût jamais le cas ?

Le moment le plus dur a été le troisième jour où j’ai commencé à avoir extrêmement mal aux deux tendons d’Achille. J’arrivais à peine à pédaler et je me suis dit que c’était fini pour la suite. Le lendemain, j’ai réussi à tirer jusqu’à Turin en faisant 115km, je suis arrivé vers 11h du matin. Là, j’étais vraiment au bout, j’étais tellement frustré de devoir m’arrêter en si bon chemin, surtout que j’avais bien roulé jusque-là, que j’avais une super forme et que j’étais dans le top 10. J’étais à deux doigts d’abandonner, entre la fatigue et l’émotion, ma course était finie. J’ai appelé ma femme qui m’a motivé à ne pas abandonner tout de suite et je me suis rappelé ensuite qu’il ne faut pas abandonner avant de dormir (comme disais Mike Hall, organisateur de la Transcontinental et malheureusement décédé, « Never scratch at night »).

Je décide donc de prendre une chambre pour laisser reposer mes tendons en me disant qu’on verra bien demain. J’en profite pour me renseigner sur ce que je peux faire notamment sur YouTube et différents blogs et passe mon après-midi à masser mes tendons puis mets du Kinesio Tape. Je mets le réveil à 4h, repart vers 5h. Je prends un Dafalgan 1g, change ma manière de pédaler, plus en « pointe » pour soulager les tendons d’Achille (ce qui, plus tard, aura un impact sur mes genoux mais encore gérable) puis la trentaine de km de plat avant le Colle delle Finestre passe sans trop de douleurs et le moral revient !

Je savais que j’avais tout fait en mon pouvoir pour repartir et que si ça fonctionnait toujours pas, c’est que je devrais arrêter. Ce jour-là, j’ai roulé 265km pour 4000m de dénivelé et j’étais heureux.

Je pars de Turin en étant 33ème, reprends 7 places dans le Finestre et finirai finalement 13ème.

J’étais tellement proche de l’abandon et finalement tout s’est plus ou moins arrangé que je suis reparti avec un mental et une force que même au départ je n’avais pas. Les jours suivants se sont super bien passés, malgré la canicule, les orages et la fatigue croissante.

On dit que l’appétit vient en mangeant ! Cette expérience t’a-t-elle donnée envie de participer à d’autres événements de ce genre qui sont de plus en plus nombreux ? Si oui, quel est celui qui te trottine dans la tête ?

J’en tire un bilan très positif, mis à part mes tendons, je pense que j’avais bien préparé cette course. Je l’avais abordée avec appréhension et mon but était de simplement la terminer dans les temps (10 jours) et d’avoir du plaisir. Finalement, j’arrive quand même 13ème et j’ai eu énormément de plaisir donc ça motive pour la suite ! A voir pour l’année prochaine mais si je refais une course du genre, j’irais peut-être avec un peu plus d’ambition. C’est clair que la Transcontinental Race fait rêver mais c’est vraiment pas évident d’être pris et c’est deux semaines donc plus contraignant avec les vacances et la vie personnelle…à voir ! On verra aussi ce que nous réserve la Three Peaks Bike Race pour 2020, j’ai entendu 2-3 idées de parcours et ça peut être très sympa !


Quel est le plus beau et le plus mauvais souvenir que tu garderas de la Three Peaks Bike Race ?

Le plus mauvais reste sans aucun doute la traversée de l’Italie du nord avec ces lignes droites interminables en pleine canicule pour rallier tant bien que mal Turin et me retrouver là-bas complètement dépité dans une chaleur étouffante avec l’idée en tête d’abandonner.

J’adore la montagne et les cols donc incontestablement toutes les étapes de montagnes (7 cols à plus de 2000m) avec des cols mythiques et magnifiques !  Plus précisément, je garde une belle image de la descente du Col de l’Homme Mort en Provence avec une lueur rose du soleil qui se lève et toutes les odeurs de la garrigue et des champs de lavande.


Ce matin-là, j’ai ensuite retrouvé par hasard un participant, Philipp Hympendhal, qui s’était allongé dans l’herbe un moment. On a roulé côte à côte en se racontant nos expériences respectives pendant 1h avant de s’arrêter pour un café et une pizza. On s’était déjà croisé trois jours avant, au lever du soleil aussi, cette fois au pied du Stelvio, et on s’était aussi arrêté pour un café.

Quelques statistiques…

Robin : “Je suis globalement content de mes journées mais je sais que j’ai encore de la place pour optimiser mes pauses, notamment le soir. Choisir d’aller à l’hôtel veut aussi dire perte de temps pour chercher un hôtel, réserver la chambre, faire un check-in/check-out et encore difficulté à se lever et quitter le doux lit moelleux. Mais c’est aussi un aspect de confort que j’ai apprécié, notamment pour recharger l’électronique (lampes, GPS, téléphone, powerbank) mais aussi pour faire la lessive et mieux récupérer “

Interview de Kelly Grilo

A vous le relais

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