La chance d’une vie

Avec les championnes du monde Kamila Wójcikiewicz (à gauche) qui a remporté l'or dans sa catégorie (et au scratch femmes) et Alina Mylka (à droite) qui a remporté l'or dans sa catégorie et dans le contre-la-montre individuel.

L’occasion de participer au Championnat du Monde Gran Fondo UCI 2021 à Sarajevo était trop belle pour la laisser passer. Weronika Krafft raconte comment elle a surmonté les pires conditions météorologiques pour se classer parmi les meilleures lors de cette compétition.

Pour la toute première fois, une manche qualificative du Championnat du Monde Gran Fondo UCI était organisée à Villars-sur-Ollon, tout près de chez moi. Je n’avais donc aucune excuse pour laisser passer cette chance. Je me suis donc inscrite bien à l’avance au Gran Fondo Suisse UCI, l’une des dernières courses de la saison.

Le jour de la course était une “tempête parfaite” – personne ne s’attendait à des conditions froides et pluvieuses, avec seulement 8 degrés en septembre. Nous attendions environ 350 cyclistes, mais seulement la moitié d’entre eux se sont présentés. Ce qui était à mon avantage mais je n’y pensais pas encore. En ne voyant presque aucune femme, j’ai commencé à comprendre que j’avais peut-être une chance de me qualifier dans les meilleurs 25% pour le championnat UCI.

Seuls les courageux ont pris le départ de la course du Gran Fondo Suisse UCI sous la pluie à Villars-sur-Ollon

Les 108km (avec 4 montées et environ 2500m de D+) sous une douche froide se sont révélés un challenge et, jusqu’à ce que je passe la moitié de la distance, je me posais la question de savoir si je devais m’arrêter ou pas. Tout en luttant contre la pluie et le froid, je n’arrêtais pas de me demander ce que je ferais si je m’arrêtais…. Revenir à vélo jusqu’à la ligne de départ (sous la pluie évidemment) ? Attraper un bus ? Un train ? Finalement : no pain, no gain… faisons-le !

Comme par magie, dans la dernière montée du Col de la Croix, j’ai repéré mon mari ! Malgré notre grand écart de niveau, je l’ai rattrapé car il avait perdu du temps à changer un pneu crevé avec des mains froides et avait aidé un autre cycliste avec des problèmes mécaniques. J’ai fait la dernière ascension avec lui, en partie dans son sillage et avec ses encouragements, ce qui signifiait beaucoup pour moi dans ces derniers kilomètres.

Finalement, après 108 km sous la pluie, nous avons terminé en ayant l’air très pathétique mais avec une médaille de bronze pour moi ! Sur le podium, j’ai réalisé que tout cela en valait la peine ! L’invitation pour les championnats du monde de Sarajevo est arrivée peu après…

“y aller ou ne pas y aller”

Pendant quelques jours, je me suis demandée si je devait saisir “la chance de ma vie” et aller au championnat du monde à Sarajevo. Ou vivre ma petite gloire avec la médaille de bronze de la course de Villars et laisser tomber. Parce qu’il vaut mieux regretter ce que l’on a fait que ce que l’on n’a pas fait: j’ai finalement décidé que l’on ne vit qu’une fois, et que je ferai tout mon possible pour que cela arrive.

J’avais en effet quelques point à régler :
1) Je n’appartenais à aucun club de cyclisme
2) Je n’avais pas de licence cycliste suisse
3) Pas de tenue nationale de cyclisme – je vous rappelle que je suis polonaise
4) Pas de nounou pour s’occuper de mes 3 enfants, mon mari travaillant à plein temps
5) Logistique de transport
6) Réapprendre à changer rapidement la chambre à air
7) Apprendre à gérer divers problèmes mécaniques – comme d’habitude je compte sur mon mécanicien personnel (alias mon mari)
8) Apprendre à monter et démonter mon vélo dans le sac pour le transport – aucune idée !

Il est temps de partir

Après avoir réglé tout cela, je me suis lancée dans l’aventure de ma vie et j’ai quitté la maison à 6 heures du matin pour prendre un vol à 10 heures via Vienne pour Sarajevo. Tout s’est déroulé sans encombre, voyager sans les petites personnes qui m’entourent (mes enfants) est une véritable promenade de santé.

L’arrivée à Sarajevo était excitante, car déjà à l’aéroport, je pouvais sentir l’ambiance cycliste. Il y avait pas mal de sacs à vélo tirés par de nombreuses personnes en forme ou au profil sportif.

Le temps était plutôt frais avec un peu de bruine mais rien d’inquiétant. J’avais préparé mon équipement, du moins je le pensais, chez moi en Suisse. De toute façon, après avoir fait l’expérience d’une forte pluie dans la course UCI de Villars-sur-Ollon, j’étais convaincue que j’avais tout fait et que plus rien ne pouvait me surprendre… J’avais tort !

J’ai pris un taxi avec un autre cycliste néerlandais et nous nous sommes dirigés vers l’hôtel Jahorina où se déroulait l’événement. C’était un hôtel plutôt luxueux situé au sommet de la montagne où se trouvait la ligne d’arrivée de la course. J’ai choisi cet hôtel en pensant qu’après 136 km de course, il me suffirait de monter dans ma chambre pour prendre une douche. Avec le recul, je peux dire que c’était une décision intelligente.

L’étape suivante consistait à assembler mon vélo, ce que je n’avais jamais fait auparavant. Je n’étais pas trop inquiète car j’avais des dizaines de cyclistes professionnels autour de moi pour qui c’était probablement un jeu d’enfant.

Je suis arrivé 3 jours à l’avance pour faire un peu de tourisme à vélo et à pied. C’était une bonne idée, car nous avons passé des moments agréables avec d’autres cyclistes dans la vieille ville de Sarajevo.

Et puis le temps a changé...

La distance et le temps

En ce qui concerne la météo, tout le monde a commencé à s’inquiéter, et nous étions tout le temps en train de vérifier les sites web sur nos portables. Chacun avait son site préféré dans son pays respectif et, bien que la fourchette des prévisions météorologiques soit large, elle était quand même assez mauvaise, allant de +2 à +7 degrés Celsius. Le moment venu, la réalité était bien pire que cela.

Jusqu’au week-end précédant la course, le temps était chaud et le thermomètre avait affichée +24°C l’année précédente. Nous avons fait cette course un an trop tard !

Dans ma catégorie, la course du dimanche faisait 136 km et environ 3100 mètres de dénivelé. Le parcours comprenait une boucle plate de 30 km à Sarajevo autour de l’aéroport avant d’entrer dans un circuit local de 37 km qui devait être fait 1,5 fois avant de monter à Jahorina à 1590m.

Au total, il y avait 543 coureurs de 42 nationalités, et nous avons même vu des tenues nationales chiliennes et mexicaines qui ont rendu l’expérience encore plus globale.

Quelques jours avant la course, tous les participants ont reçu un email de l’UCI. Les prévisions météorologiques pour le week-end n’étaient pas bonnes avec des averses de pluie annoncées pour les deux jours et des températures inférieures à 0 Celsius en altitude sur l’arrivée de la montagne Jahorina. L’organisation a décidé, en concertation avec le chef du jury et l’UCI, de limiter la distance en sautant une boucle de montagne.

Ma course serait ainsi réduite à 100km, soit la boucle plate de 30km, une boucle complète puis la montée vers l’arrivée, soit 2410 mètres de dénivelé.

Franchement, j’étais très content de cette distance plus courte car 100km c’est beaucoup plus gérable sous la pluie. Il y a des cyclistes qui sont plus performants sur des distances plus longues ou qui résistent mieux aux températures glaciales ou au vent (comme les Hollandais), donc tout le monde n’était pas content de ce changement… moi je l’étais !

Le temps a donc changé radicalement, passant de jours ensoleillés de fin d’été à une sensation de début d’hiver. Les températures ont encore baissé et le samedi, il faisait 5°C au sommet et il neigeait.

Techniques pour éviter l’hypothermie

Tout le monde discutait de cette approche et nous sommes tous devenus très créatifs. Les magasins locaux étaient rapidement en rupture de stock pour de nombreux vêtements de vélo chauds. Nous avons donc dû surmonter cette misère et, après plusieurs séances de brainstorming, nous avons listé les options suivantes :

  • de la vaseline sur tout le corps
  • des gants en caoutchouc de cuisine
  • du papier aluminium de cuisine autour de certaines parties du corps
  • des inserts chauffants pour le ski
  • du ruban adhésif pour les trous sous les chaussures
  • des sacs en plastique autour des pieds
  • des sacs en plastique sous our sur les casques – mais c’était un non pour le style.

Le prix gagnant était l’idée de mettre des préservatifs sur nos pieds ! Malheureusement, après avoir été testée la veille, cette idée s’est avérée inefficace, alors gardons les préservatifs pour leur usage initial.

Le jour du départ

Le jour de la course, nous étions loin de pouvoir profiter des vues fantastiques des montagnes de Trebevic, car la visibilité était mauvaise. Nous pouvions à peine voir à 100m dans les montagnes, mais il fallait bien se résoudre à relever le défi.

La course a commencé par une agréable navette vers le départ à Sarajevo Est. C’était beau de voir toutes les combinaisons possibles et imaginables de vêtements, et personne ne s’est senti bizarre d’être trop habillé, d’être recouvert de vaseline ou d’avoir ruban adhésif sur ses chaussures.

Les femmes ont pris le départ après que tous les groupes d’hommes soient partis. Sur la ligne de départ, juste quand nous avons entendu qu’il ne restait plus que 5 minutes, j’ai remarqué que la puce de mon vélo attachée à ma fourche avait disparu ! J’ai été prise de panique car j’étais sur le point de courir sans être enregistrée. Lara du Royaume-Uni m’a calmé en me disant que mon Garmin allait enregistrer la course et qu’ils en tiendraient sûrement compte. Je n’avais pas d’autre choix que d’encaisser et d’y aller.

La course est partie au sprint, les premiers kilomètres étaient plats à l’est de Sarajevo jusqu’à ce que nous atteignions une colline très raide avec environ 15% de pente mais seulement 100 mètres de montée et c’était vite fait. J’étais derrière une fille qui a glissé, déséquilibré et est tombée de son vélo, j’ai dû la contourner pour l’éviter et j’ai perdu mon élan, ce qui m’a poussé vers la fin du groupe. Pendant les quelques kilomètres suivants, j’ai dû me battre avec deux autres filles pour remonter et rejoindre le peloton. Nous roulions toutes les trois à 40km/h en nous relayant car nous savions que c’était notre seule chance de revenir dans le groupe des filles rapides.

Nous avons finalement réussi, quel soulagement de rattraper la tête et de nous fondre dans le peloton pour récupérer.

La surface de la route était irrégulière avec des nids de poule, parfois réparés et parfois non. Il fallait être concentrée à tout moment, nous avons vu plusieurs pneus à plat sur le côté et de nombreux cyclistes ont abandonné la course car avec les mains gelées le changement de chambre à air était un véritable challenge.

Plus nous montions, plus les conditions étaient hivernales, la pluie s’est transformée en flocons de neige, et la température était glaciale. Heureusement, les routes n’étaient pas gelées, mais toute descente était très dangereuse et trop froide pour aller vite. J’ai pu voir certains concurrents ralentir car ils ne pouvaient pas supporter ces conditions météorologiques. La neige n’aurait pas été si mauvaise si nos vêtements n’avaient pas été mouillés par la pluie que nous avions prise dans la ville de Sarajevo et pendant la montée.

Peut-être que le fait d’être polonaise m’a rendu plus résistante au froid, car je m’en suis bien sortie. J’ai appliqué une couche de vaseline ici et là, du ruban adhésif à l’intérieur et à l’extérieur de mes chaussures, j’ai mis des sacs en plastique autour de mes chaussettes jusqu’aux mollets, des gants en plastique de la station-service à l’intérieur de mes gants, du ruban adhésif dans mon casque pour couvrir les trous, deux paires de couvre-chaussures : une chaude et une de protection contre la pluie, empruntées à un collègue cycliste suisse.

Beaucoup de personnes n’ont pas terminé la course et je suppose que ce n’était pas à cause de la distance mais de la météo. Les gagnants ont été ceux qui ont su s’adapter à ce temps horrible et qui avaient adapté leur tenue. En tout cas bravo pour les techniques intéressantes de réchauffement.

Dans l’ensemble, je suis satisfait de ma 8ème place au classement de ma catégorie ! Je tiens à remercier mon coach François Krafft (nous avons à peine réussi à survivre en tant que couple😊 ), l’équipe du Cyclophile Lausannois pour m’avoir affiliée à la dernière minute, l’équipe Bialoblocki Pro Coaching pour les conseils courageux et bizarres sur la façon de rester au sec, Prinzewear pour la fabrication de la combinaison ultra-rapide de l’équipe polonaise et l’équipe nationale de sprint polonaisepour la livraison en Suisse au Velodrome Tissot à Granges.

Weronika Krafft

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