Aventure d’arrière-saison dans les Préalpes

Les prévisions météorologiques pour le week-end n’étaient pas réjouissantes : maximum 5 degrés avec un stratus épais et persistant annoncé jusqu’à 1400m. C’était assez typique étant donné que nous étions dans le dernier week-end de novembre, une période où beaucoup d’entre nous ont déjà rangé leur vélo en faveur de choix plus judicieux pour l’intersaison.

Écrit en anglais par Linda Farczadi. Traduction: cycliste.ch

Mais rien de tout cela n’avait d’importance, car j’avais reçu un nouveau vélo de gravel quelques jours avant et le niveau de motivation était à son comble ! Mon arme de prédilection ? Un Exploro 3T avec le nouveau groupe Campagnolo Ekar et des roues 650b munies des pneus de 2,1″, ma première tentative de configuration “gravel plus” ou “monster cross”. Ce vélo ne demandait qu’à partir à l’aventure. 

La première chose à faire est d’étudier le terrain. Une étude méticuleuse de toutes les webcams possibles dans un rayon de 100 km autour de chez moi avait révélé qu’il était peut-être encore possible de monter jusqu’à 1600-1700 m sans rencontrer trop de neige. L’idée était de faire une boucle de deux jours avec départ et arrivée à la maison et le plus possible de dénivelé et de gravel possible compte tenu des conditions météorologiques. Un tour des Préalpes suisses traversant les cantons de Vaud, Fribourg et Berne était un candidat parfait. Nous partirions près du lac Léman, traverserions les montagnes jusqu’à Thoune et reviendrions en effectuant une boucle dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. 

La partie la plus difficile serait le stratus : une couche de nuages super épaisse qui changerait considérablement les conditions : en dessous, il y aurait de l’humidité, du froid et de la morosité, tandis qu’au-dessus, il y aurait un soleil radieux et des températures nettement plus élevées. Vouloir faire une traversée en montagne ne signifiait qu’une chose : nous aurions l’occasion de vivre cette belle transition entre le dessous et le dessous des nuages plusieurs fois par jour, en passant de vallée en vallée. 

Munis de notre équipement d’hiver le plus chaud, nous sommes partis le samedi matin à 10 heures: raté pour un départ aux aurores. En quittant le lac Léman, nous nous sommes dirigés vers la région des Paccots où nous avons suivi la route suisse de VTT n°2. La montée commence sur une route goudronnée, puis elle se transforme en une route de gravier car elle reste assez haute et passe au pied de plusieurs sommets importants de la région :  Dent de Lys, Teysachaux, et Le Moléson. Le soleil était au rendez-vous et les vues étaient magnifiques. Nous étions littéralement au sommet du monde. Certains randonneurs inquiets nous ont avertis de la présence prochaine de plaques de glace, car ils nous regardaient avec un mélange de perplexité et de désapprobation. Il s’est avéré que les plaques de glace étaient pour la plupart évitables, mais en les cherchant à chaque détour du sentier, notre descente était presque aussi lente que notre montée. 

La montée aux Paccots
Au dessus des Paccots

En laissant le Moléson derrière nous, nous avons commencé notre descente vers Bulle et l’épaisse couche de brouillard devant nous semblait menaçante. L’expérience s’est révélée aussi mauvaise que prévu, et nous sommes arrivés en Gruyère complètement gelés par une journée sinistre et nuageuse, sans aucune trace du soleil que nous avions connu auparavant. Quelle différence 500 mètres d’altitude peuvent faire. Sentant que nous étions définitivement du mauvais côté, nous nous sommes précipités sur des sections de singletrack et avons continué à suivre la route n°2 qui nous a fait traverser de belles forêts, évitant la route principale qui relie Gruyères à Charmey. Une fois à Charmey, nous avons commencé la montée vers l’Alp La Balisa, un col en gravel qui allait nous conduire au Schwarzsee. Juste au moment où nous atteignons les premières zones de ciel bleu et de vue dégagée, un bâtiment impressionnant émerge de la mer de brouillard devant nous, dont j’apprendrai plus tard (grâce à Wikipedia) qu’il s’agit de la Chartreuse de La Valsainte, la seule chartreuse encore existante en Suisse. Faire du vélo peut aussi être éducatif.

La descente vers Bulle
Joli chemin forestier vers Charmey

A partir de là, le chemin devient un peu plus difficile et raide, et une dernière section où nous avons dû pousser nos vélos nous a amenés au sommet du col où se trouvait une légère couche de neige, juste assez pour faire de belles photos mais toujours praticable. J’étais vraiment content d’avoir mes gros pneus. La descente sur le Schwarzsee était assez facile à gérer, sur un mélange de chemin pavé et de gravel. Une fois sur place, nous avons réalisé la conséquence inévitable de notre départ tranquille : la dernière montée de la journée, le col du Gurnigel, devrait s’effectuer dans l’obscurité.

La montée à Alp La Balisa
La montée à Alp la Balisa
La descente vers le Lac Noir

Je n’avais jamais fait un col complètement dans le noir auparavant et j’étais un peu inquiète. Mais comme je suis inscrite à des courses cyclistes de longue distance l’année prochaine, nous savions que nous devions nous habituer à faire du vélo de nuit. Nous avons donc allumé nos lampes et commencé la montée. Au début, il y avait encore quelques voitures qui descendaient le col, mais bientôt nous avions toute la montagne pour nous. J’ai déjà lu que le col du Gurnigel possède l’un des ciels nocturnes les plus sombres de toute la Suisse, et qu’il est un lieu de rencontre connu des astronomes amateurs. Et maintenant, je comprends pourquoi. Il n’y avait aucune trace de pollution lumineuse aux alentours, juste le ciel nocturne dans toute sa gloire. La lune était presque aussi brillante que le soleil, et les pics montagneux environnants couverts de neige étaient clairement discernables. En regardant en direction de notre destination Thoune, nous pouvions voir les lumières sous la mer de brouillard indiquant l’emplacement de la ville. Descendre à travers le brouillard la nuit était une expérience surréaliste, assurément du plaisir de type 2. Note pour la prochaine fois : apportez des verres de lunettes clairs pour les descentes de nuit !

La nuit tombe vite

Le lendemain matin, nous avons traversé la vallée du Simmental en suivant cette fois-ci la route suisse n° 9 à travers un mélange de gravel et de petites routes. Etant sous les nuages, les conditions étaient assez froides, mais le paysage blanc et gris avait un calme et une tranquillité étranges. Il nous a fallu beaucoup de temps pour trouver enfin le soleil ce jour-là, au moment où nous avons pris la route de VTT n°1 à partir des Moulins pour monter sur un chemin de gravier au-dessus du Col de Mosses en direction des Monts Chevreuils et du Col de Sonlomont. Lorsque nous avons enfin trouvé le soleil, c’était presque l’euphorie. Notre plan était de continuer jusqu’au Lac de l’Hongrin d’où nous rejoindrions le col de Jaman, notre dernier col de gravel qui nous ramènerait au lac Léman

Simmental
Simmental
Simmental
La Montée vers Les Moulins
Aux Mosses en dessus de la brume
Un peu de soleil au dessus du Lac de l'Hongrin
La descente vers le Lac de l'Hongrin

Nous sommes donc redescendus dans le brouillard, et lorsque nous en sommes sortis au col de Jaman, nous avons été accueillis par la lune au lieu du soleil. Tout en haut, nous avons aperçu le dernier éclat de lumière rouge à l’horizon, là où le soleil s’était couché. À ce moment-là, nos deux téléphones étaient gelés et nos doigts fonctionnaient à peine. Profiter de la vue tout seul au sommet, longtemps après que les randonneurs de la journée soient partis, nous a procuré un étrange sentiment de satisfaction et de liberté. L’idée d’être au sommet d’un col longtemps après le coucher du soleil et avec des températures glaciales était au delà de ce que je croyais possible. Comme pour beaucoup de choses, au final, ce qui semble possible ou non est souvent décidé par notre perception. Et ce jour-là, j’ai poussé cette barrière mentale un peu plus loin. 

(***) Un grand merci à Rochat Cycles pour m’avoir fourni cette impressionnante machine de gravel.

Le périple de Linda

Linda Farczadi

Linda explore la Suisse à vélo depuis qu’elle a quitté le Canada pour venir s’installer ici en 2015. Mathématicienne de formation, Linda est d’abord venue à Lausanne pour un poste de recherche à l’EPFL. Elle a fait ses débuts dans le cyclisme sur route avec le Lavaux Cycling Team et a participé à plusieurs courses sur route amateurs en remportant la Haute Route Alpes en 2019. Aujourd’hui, on la retrouve surtout sur son vélo de gravel pour explorer de nouveaux horizons aux côtés de son mari Philippe. Elle cherche à rencontrer d’autres passionnés de cyclisme et à entrer en contact avec la communauté du cyclisme d’aventure au sens large.
Suivez Linda sur Instagram: @lindafarczadi
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