Etape de montagne

Alors, comment va cette nouvelle vie? En ce qui me concerne, je ne peux pas me plaindre pour le moment. Nous avons la chance d’habiter à la montagne et le printemps s’installe dans toute sa beauté. La neige fond à la vitesse grand V mais on s’en fiche parce que la saison est terminée dans notre station de ski comme dans toutes les autres.

Bien sûr, le coronavirus a d’autres conséquences sur notre quotidien. La crèche de mon fils a fermé ses portes mardi dernier et nous nous occupons comme nous pouvons à la maison. Ce n’est pas facile de lui expliquer ce qui se passe, parce que moi-même je ne comprends pas tout. Enfant, j’ai connu la peur de l’invasion soviétique et de la guerre nucléaire. Tout cela était diffus et semblait loin des montagnes suisses. Le coronavirus est déjà parmi nous et on a l’impression que le chaos va se déchaîner du jour au lendemain. Comment lui dire cela de manière raisonnable pour son âge sans provoquer de la peur, de la suspicion?

Ma femme est aussi à la maison. Elle a des problèmes de dos aigus et elle a dû interrompre un traitement intensif de 3 semaines qu’elle suivait dans un centre médical de la région. C’est très ennuyeux, elle souffre mais c’est comme ça. J’essaie de l’aider, d’ailleurs est-ce que quelqu’un peut me dire s’il y a des cours de physio pour les nuls sur YouTube?

Contrairement à certains pays, nous pouvons sortir pour prendre l’air et faire du sport, de préférence seuls. Cela peut s’arrêter d’un jour à l’autre, donc j’en profite et j’essaie de le faire de manière responsable, en respectant les règles imposées. Tout le monde n’est pas d’accord à ce sujet; chacun exprime à sa manière son anxiété devant cette chose monstrueuse qui nous tombe dessus et je ne veux pas porter de jugement. De plus, la situation change de jour en jour et la vérité d’aujourd’hui ne sera peut-être pas celle de demain. 

Evidemment, mes objectifs sportifs de ces prochains mois ont été balayés, à commencer par la Patrouille des Glaciers à laquelle je devais participer pour la première fois. Plutôt que de me lamenter de m’être entraîné durement pour rien, c’est le moment de me rappeler que ce n’est pas la destination qui compte, mais le voyage pour y parvenir. J’ai fait de belles sorties en haute montagne et j’ai beaucoup appris grâce à mes coéquipiers qui m’ont poussé hors de ma zone de confort. Je me suis aussi tassé deux vertèbres, fêlé deux côtes et pété l’arcade sourcilière lors de deux accidents de ski; dans un sens, il valait peut-être mieux arrêter les frais avant que je me fasse vraiment mal.

Je travaille à mon compte et mon activité est touchée de plein fouet par la pandémie. Les projets s’évaporent les uns après les autres et au moment où j’écris ces lignes, je n’espère ni travail ni revenu significatif avant fin juin au mieux. Heureusement, ma femme est salariée est nous avons quelques économies. On s’en sortira, plus pauvres comme le reste de la planète (mis à part les actionnaires de Zwift) mais je fourmille de projets.

Pour le reste, je suis en bonne santé et je ne connais personne qui a été gravement atteint par le virus ou en est décédé. Mais si j’en crois les nouvelles, cela pourrait changer dès les prochains jours. Gloups.

Comme tout le monde, j’ai été angoissé par l’irruption du coronavirus dans notre quotidien. Ou plutôt, sur le flux de mes réseaux sociaux. Comme beaucoup, j’ai lu avec frénésie tout et son contraire sur des blogs et des médias plus ou moins obscurs du monde entier. Grâce à cela, je suis devenu d’un jour à l’autre un expert des épidémies qui en savait plus que les médecins et les politiques censés mettre en place les bonnes mesures. Ca m’a tiré en bas, j’ai eu l’impression que personne autour de moi ne comprenait ce qui allait nous arriver, que nos autorités ne foutaient rien. J’en ai perdu le sommeil. Cette angoisse m’a rendu irritable, je me suis engueulé avec ma femme comme jamais je ne l’avais fait. Heureusement, une raclette et une bouteille de vin plus tard, on se comprenait et on s’aimait de nouveau. Et on s’est réveillés le lendemain avec un bon mal de crâne.

Maintenant, ça va mieux. J’ai retrouvé un semblant d’équilibre grâce à quelques principes simples. 

1. J’ai limité le temps passé sur les réseaux sociaux en supprimant leurs apps de mon smartphone. Assister aux poussées d’angoisse des autres, penser que ce sont des idiots parce qu’ils dévalisent les supermarchés et les bombarder d’informations de sources douteuses qu’on a soi-même trouvé sur les réseaux ne va pas les calmer. Moi non plus.

2. J’ai redécouvert la presse locale. J’y trouve des informations vérifiées, proches de mon quotidien. Oui, certaines se cachent derrière un paywall et ne sont pas aussi facilement accessibles que tous ces blogs et ces études qui fleurissent sur le web. Mais un média de qualité, c’est fait par des journalistes qui doivent payer leurs factures comme vous et moi. Donc je paie un abonnement pour m’informer.

3. Plutôt que d’essayer de sauver la planète sur Facebook, j’essaie d’apporter du réconfort aux gens autour de moi:

  • Ma femme et mon fils – on a intérêt à bien s’entendre car on se prépare à passer beaucoup de temps ensemble
  • Ma mère qui a 77 ans, une santé fragile et vit seule sur la Riviera. Je fais ses courses, même si la visite d’un supermarché en ville me terrifie davantage qu’une descente technique en VTT
  • Mes proches. Notre voisin est professeur de tennis indépendant, ses revenus ont chuté à zéro d’un jour à l’autre et sa femme et ses deux enfants sont dans leur famille au Brésil. On se parle d’un jardin à l’autre et étrangement, cela fait plus de bien que de voir défiler des horreurs sur mon écran
  • Mes amis qui travaillent dans les professions de la santé. Je leur envoie des messages de soutien ou encore mieux, je les appelle. Parce qu’un téléphone, ça sert aussi à ça et ça fait du bien. Et si j’avais des amis qui travaillaient dans les supermarchés, je les appellerais aussi car ce sont eux aussi les héros de cette période troublée. J’espère qu’on triplera leur salaire à tous lorsque cela sera fini.

4. Je me fixe des objectifs pour essayer de garder un sens à un monde qui n’en a plus beaucoup:

  • Construire une cabane dans le jardin pour notre fils qui ne va plus voir ses amis pour un long, très long moment
  • Suivre enfin un programme de renforcement musculaire pour pouvoir aligner plus de dix pompes
  • Ecrire
  • Lire les 906 articles que j’ai “sauvegardé pour plus tard” depuis 5 ans sur mon app et que je n’ai jamais lu
  • Remplir ma déclaration d’impôt avec moins de 6 mois de retard.

Mais je n’oublie pas la citation de Mike Tyson: “on a tous un plan en tête jusqu’à ce qu’on se prenne une droite dans la gueule”. Parce que oui, on ne sait littéralement pas de quoi demain sera fait. Néanmoins, un jour, tout cela sera fini. On aura perdu beaucoup. Des vies, des richesses, de l’insouciance. Mais on aura aussi appris des choses. Que l’on peut ralentir, qu’il est bon de s’occuper de soi et de ses proches. Qu’on peut vivre plus simplement. Des thèmes qui me sont chers et que j’ai abordés dans une vidéo tournée l’été passé avec l’équipe de Cyclist Magazine sur mes routes d’entraînement. Regardez-là et réjouissez-vous de retrouver bientôt ces paysages. Je vous y attends.

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Alain Rumpf A Swiss with a Pulse

Alain Rumpf

Cycliste passionné depuis plus de 35 ans, Alain Rumpf est bien connu sur les réseaux sociaux grâce à son compte « A Swiss with a Pulse » qui compte plus de 12’000 followers.

Dans une précédente vie, il a été coureur cycliste Elite et a travaillé 20 ans pour l’Union Cycliste Internationale. En 2014, il décide de quitter le confort d’un bureau pour devenir guide, photographe, rédacteur et consultant. Il collabore avec Suisse Tourisme, Haute Route, Scott, Apidura, Alpes Vaudoises, Strava, Vélo Magazine, Chasing Cancellara et bien d’autres. Il dirige le site Switchback, un guide du vélo de route et du gravel dans les Alpes et au-delà. Découvrez ses projets sur son site www.aswisswithapulse.com et tous ses articles sur cycliste.ch.

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